Entretien avec l’auteure Cornelia B. Ferrer 3-5

Découvrons-en un peu plus sur la vie, le passé et les pensées de Cornelia…

  • Pourquoi avoir choisi cette voie ? Quel a été le déclencheur ?

Je n’appellerais pas ça une « voie », tout au plus un hobby. Je ne suis pas de ces écrivains qui ne pourraient pas vivre sans écrire, au contraire, je peux très bien m’en passer pendant de longues périodes, même si j’y reviens toujours. J’ai des souvenirs d’enfance où je m’imaginais écrire des livres en tapant sur une antique machine à écrire, assise face à une fenêtre avec vue sur un lac perdu dans la nature. C’est une vision qui est toujours présente, avec une petite voix qui me dit que, peut-être, à la retraite…

Mes premières sessions d’écriture datent de l’adolescence. Mais là encore, ça ne s’est pas fait par passion. Je me suis mise à la rédaction de ce qu’on appellera faute de mieux un « journal intime », pour faire comme dans les séries télé, puisque je supposais que c’était ce qu’on était censé faire à mon âge.

Dans les faits, ce journal relatait froidement les événements de ma journée, ce qui s’est révélé prodigieusement ennuyeux et dénué d’intérêt après une dizaine de jours. Je l’ai d’ailleurs retrouvé et jeté cet été, sans le moindre regret !

Durant la période du collège, une amie de classe et moi-même étions fans d’Agatha Christie. Sur l’idée de cette amie, nous avons commencé à rédiger ce qui ressemblait à l’ébauche d’un roman policier à quatre mains. La narration n’était pas mauvaise, je dois le reconnaître, mais nous n’avons jamais trouvé le coupable…

Ensuite nous nous sommes attelées à des parodies de séries télévisées, puis à un essai de texte horrifique. Rien de tout cela n’a jamais abouti à une fin correcte mais l’exercice m’avait plu et j’ai continué à écrire un peu de poésie, quelques nouvelles, des bouts de textes. Jusqu’au lycée, puis plus rien.

Mes séances d’écriture suivantes se sont cantonnées, à la fac, à la rédaction de mémoires de recherches et d’articles pour des colloques. Ce ne sera qu’une quinzaine d’années plus tard que je me lancerai dans la véritable rédaction d’une histoire.

Toutefois, je suis incapable de dire ce qui m’y a poussée à ce moment-là. J’étais dans une période de ma vie où je me sentais emprisonnée, coincée, je pense que j’y ai vu une échappatoire, une fenêtre sur autre chose. Peut-être une façon de renouer avec mon adolescence et mes rêves d’enfant… ?

 

  • Auteur professionnel, semi-pro, amateur ? Si amateur : l’activité principale est-elle secrète ? Si pro : est-il difficile de vivre de sa plume, de nos jours ?

Je ne suis certainement pas une autrice professionnelle ! Je ne sais pas si je suis à classer dans les amateurs ou dans les semi-pros, mais clairement pas dans les pros. Je suis régulièrement publiée (du moins je l’étais avant mes soucis de santé), certains éditeurs me font confiance et continuent de me passer des commandes. Je perçois chaque année des revenus de mes écrits, mais ils sont si faibles qu’ils en restent anecdotiques.

À mes yeux, vivre de sa plume permet de catégoriser un auteur dans les pros. Mais bien rares ceux qui en vivent ! En France, ils sont à peine une poignée. Maintenant, je pense qu’on peut aussi être pro sans en vivre, ou sans en vivre décemment. Un à-valoir par-ci par-là, des droits d’auteurs annuels, des salons et des lectures publiques, une activité régulière surtout… toutes ces choses peuvent aussi être l’apanage des pros, même s’ils ne vivent pas de leur écriture.

Je ne suis pas sûre que le chiffre d’affaires permette de déterminer si on est un semi-pro ou un amateur. Comme je le disais plus haut, d’excellents écrivains, prolixes et de qualité, ne seront jamais publiés, certains ne le souhaitent même pas. Et je ne les classerais pas pour autant parmi les amateurs !

Il faut voir aussi que beaucoup d’auteurs non professionnels ont une activité alimentaire, des obligations professionnelles, voire une carrière (sans parler de leur famille), et donc pas nécessairement le temps dont ils auraient besoin pour se laisser une chance de devenir professionnels.

Autour de moi, parmi les auteurs les plus « connus » (entre guillemets car la reconnaissance se limite souvent à un cercle très confidentiel dans le milieu de la micro-édition ou de l’écriture en général), je recense principalement des personnes à la retraite, avec du temps pour se consacrer à l’écriture.

Pour ma part, par manque de temps, je sélectionnais les éditeurs chez qui je souhaitais être publiée : mon activité professionnelle et ma lenteur de rédaction ne me permettaient pas de multiplier les publications autant que je l’aurais voulu, je me cantonnais donc à « viser » les maisons d’édition qui m’intéressaient le plus ou de qui je me sentais le plus proche.

Donc, oui, à moins de s’appeler Werber, Nothomb ou Musso, il est bien difficile de vivre de sa plume, et d’en vivre de façon régulière.

Quant à l’activité principale : elle demeure secrète, comme tout ce qui concerne mon identité d’autrice porno. En revanche, aucun secret pour l’autrice en moi qui publie sous son propre nom !

 

  • Cet univers littéraire exige-t-il un pseudonyme, ou doit-on assumer ses écrits quitte à dévoiler son identité réelle ?

Je ne saurais pas vraiment me prononcer. À chacun de choisir selon sa situation. Si j’écrivais exclusivement dans le genre, je pense que je ne verrais aucun inconvénient à ce que mon identité soit connue. Mais comme j’écris pour tous les âges et dans plusieurs genres, je ne veux pas induire les lecteurs en erreur.

  • En quoi ces lectures peuvent-elles nous faire réfléchir ? Nous ouvrir au monde, aux autres ?

Je vais passer rapidement sur cette question. Je n’ai pas envie de rentrer dans un débat philosophico-sociétal. Pour ma part j’écris pour distraire le lecteur, pas dans le but de faire changer la société, le regard de l’autre, l’acceptation d’autrui ou je ne sais quel autre objectif louable et/ou utopique. Peut-être, à la limite, cela aide-t-il à l’acceptation de soi, de ses propres fantasmes, de sa part d’ombre. Mais vraiment à la limite, j’avoue ne jamais m’être posé la question jusqu’à présent !

  • Livre érotique  : simple amusement ou bien outil de développement personnel ?

Voilà une question à laquelle je n’aurais pas pensé. Jamais je n’avais envisagé la littérature érotique en tant qu’outil de développement personnel. Ceci dit, à bien y regarder, oui, elle peut l’être. Après, l’érotisme est une notion très large, il y a tout un fossé entre les Harlequin des années 70’ et Esparbec, pour ne citer que 2 exemples.

Déjà au Moyen Âge, la littérature érotique oscillait entre la grivoiserie des fabliaux et l’érotisme de nombreux romans courtois, de la matière arthurienne comme du Roman de la Rose, ou encore les lettres d’Héloïse et Abélard.

On trouve également des représentations paillardes, voire obscènes, dans les enluminures tout comme aux frontons des édifices religieux. Principalement à des fins d’édification, mais également pour jouer le rôle de soupape face à la pression morale du clergé. (Je parle du Moyen Âge parce que c’est ma période de prédilection, mais c’est valable à toutes les époques et dans toutes les civilisations.)

Donc, oui, si on transpose à notre époque, cela peut se traduire en outil de développement personnel.

De mon point de vue cette question me fait sourire : je viens de changer de carrière et de me reconvertir dans le développement personnel. Et dire que j’ignorais que j’en faisais déjà en écrivant du porno !

Ceci dit, je n’écris pas dans ce but. Si c’est un effet ricochet, tant mieux, mais ce n’est pas l’objectif initial.

  • On accuse la littérature érotique… d’avoir un style pauvre, un vocabulaire répétitif et des histoires clichés… et d’être uniquement conçue pour exciter. Accusations injustifiées ? Justifiées ?

J’ai lu tellement d’ouvrages de littérature classique absolument insipides, au style miséreux, avec un vocabulaire répétitif (pour ne pas dire approximatif) et des histoires sans originalité, vues et revues… Je n’accuse pas pour autant toute la littérature d’être à cette image.

Oui, il y a des codes, on ne peut le nier. Le lecteur s’attend (et achète le livre dans ce but) à être excité. Selon les éditeurs, il y a même un cahier des charges à respecter. Toutefois le principe est le même dans les autres genres : young adult, fantasy, SF, policier, gore… Vous n’allez pas au restau indien en espérant manger des sushis, non ? Eh bien c’est pareil quand on achète de la littérature, érotique ou autre. Et certains restaus sont meilleurs que d’autres.

Quand on trouve des dragons dans un livre de fantasy, un assassin dans un polar ou des robots dans un bouquin de SF, personne ne crie au cliché. Certains ouvrages sont des chefs-d’œuvre et d’autres d’une pauvreté affligeante. C’est pareil en littérature érotique ! Le temps fera son tri.

  • L’I.A. saura-t-elle un jour, selon toi, écrire de vraies belles histoires (érotiques ou non) ? Quel sens tout cela a pour toi ?

Je ne vais pas rentrer dans le débat de l’IA bonne ou mauvaise. Comme toutes les inventions humaines, l’idée de départ est louable mais peut être détournée pour le pire. Je me suis intéressée à l’IA dès ses balbutiements (j’ai toujours été curieuse des nouvelles technologies, VR, réalité augmentée, ordinateurs quantiques… et je suis leur évolution depuis de nombreuses années).

Je suis stupéfaite des progrès récents, exponentiels, de l’IA. Je ne parle pas de ChatGPT, qui n’est que le sommet de l’iceberg, mais des avancées tous domaines confondus : deep learning, analyses des marchés boursiers, santé et détection des maladies, systèmes autonomes, etc.

Je n’ai absolument aucun doute sur le fait que l’IA saura rapidement rédiger de véritables histoires, dans tous les domaines. En ayant accès à la totalité de la littérature, tous langages et toutes époques confondues, en se nourrissant de nos peurs, de nos doutes, de nos espoirs et de nos rêves, elle saura bientôt créer ce qui nous fera vibrer, ce qui répondra à la demande du plus grand nombre.

Après tout, n’est-ce pas ce que nous faisons déjà, nous petits écrivains humains ? Puiser dans notre expérience, dans nos connaissances, dans nos bibliothèques ? Nous adapter en fonction de notre lectorat ? En fonction du marché ?

Ma réflexion est peut-être pessimiste pour la littérature en général, et seul l’avenir nous éclairera sur ce point, mais je ne me fais guère d’illusions : pour ne parler que du domaine de l’écriture, beaucoup de monde (maisons d’édition, auteurs auto-publiés etc.) utilise déjà l’IA pour produire les couvertures de livres au lieu de faire appel à un vrai graphiste, pour des raisons purement financières.

Quand l’IA saura pondre un texte viable sur plusieurs centaines de pages, nul doute qu’il s’en trouvera pour l’éditer. Après tout, une IA ne demande pas de droits d’auteur, n’a aucune exigence, se plie à toutes nos demandes et travaille bien plus vite que ne le fera jamais aucun auteur. On peut supposer qu’à un moment le marché sera saturé, les lecteurs incapables de faire la différence entre un livre rédigé par un humain ou par l’IA. Un peu comme le prêt-à-porter se retrouve saturé par Shein.

On pourrait en débattre encore longtemps. J’émets juste un bémol sur la poésie. J’imagine que l’IA finira par être aussi efficace dans ce domaine, mais à mon avis ça prendra du temps. Ou peut-être que je me trompe dans les grandes largeurs !

Retrouvez les livres de Cornelia sur son espace BookNode, et suivez son actualité littéraire sur Facebook

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