Et c’est reparti pour une nouvelle tournée d’entretiens avec des auteurs ! Eh oui cette rubrique, à chaque fois qu’on la pense disparue, resurgit lorsqu’on s’y attend le moins. Pour inaugurer cette nouvelle salve, nous avons rendez-vous avec Cornelia, auteure aussi prolifique dans ses histoires que dans ses réponses aux questions 🙂 Tant mieux, j’aime quand on nous en dit beaucoup, et ce sera l’occasion de la découvrir peu à peu, semaine après semaine…
- Qu’est-ce qui crée l’étincelle d’une histoire ? Qu’est-ce qui la déclenche ?
TOUT ! Je sais qu’il s’agit d’une réponse fourre-tout, mais en vérité tout peut déclencher une histoire : une bribe de phrase entendue à la terrasse d’un café, un regard croisé dans le hall d’une gare, la lecture d’un article de presse, une info au journal de 20 heures, le souvenir d’un rêve qui s’effiloche au petit matin, la sensation du soleil sur votre peau, le parfum du pétrichor un soir d’automne, le goût d’un biscuit trempé dans du chocolat chaud… La liste est interminable !
Je pourrais citer des exemples concrets de petits riens qui ont créé l’étincelle de certaines de mes histoires :
– un jour de canicule, une simple sensation d’étrangeté en rentrant chez moi. Plusieurs rues sans croiser âme qui vive, et soudain l’étincelle : et si j’étais seule au monde ? S’il s’était passé quelque chose à mon insu faisant de moi la dernière humaine sur cette planète ? Et hop, une histoire !
– un rêve très détaillé (mes rêves sont toujours extrêmement fournis, très longs, avec des histoires qui s’emboîtent les unes dans les autres, et j’en garde – même des années plus tard – un souvenir très précis) : l’histoire était bizarre mais sa logique incontestable, parfait pour en tirer une nouvelle (et finalement plusieurs nouvelles situées dans le même univers).
Et en écrivant ces mots, j’ai le souvenir d’autres rêves ayant servi de synopsis à des histoires entières, du début à la fin, parfois sans même rajouter quoi que ce soit, le rêve se suffisant à lui-même.
– une réplique venue des tréfonds de mon esprit, qui m’avait fait rire intérieurement au moment où je l’ai pensée. Je me suis dit qu’il serait vraiment dommage qu’elle tombe dans l’oubli, alors je lui ai construit un écrin : une histoire complète juste pour pouvoir intégrer cette petite phrase.
– un mot. Oui, un simple mot dont la poésie a résonné en moi, tant par sa sonorité que par sa signification.
– « Et si… ? » : à mes yeux, c’est la question magique qui met le feu aux poudres. Pour un écrivain de l’imaginaire, c’est la passerelle vers tout un monde – que dis-je ? DES mondes ! – de possibles. Il suffit de tirer sur le bout de ficelle et toute la pelote suit. Et bien souvent, on n’a aucune idée de la taille de cette pelote…
Et, parfois, il faut se triturer les méninges. Je travaille beaucoup sur commande, donc à la demande de l’éditeur ou de l’éditrice. Les histoires qu’ils attendent de moi ne sont pas forcément celles que j’ai en tête sur le moment, ni celles que j’aurais envie d’écrire. Dans ce cas, du moins c’est ainsi que je fonctionne, il faut laisser la porte ouverte à toutes les éventualités, toutes les opportunités. En somme : toutes les idées.
Dans ces périodes, c’est comme si mon cerveau basculait en mode « attente du déclic » ou « recherche ». Il va passer en revue, examiner, cataloguer ou rejeter tout ce qu’il voit, entend, pense, lit… Et vérifier si ça ne pourrait pas servir une histoire, faire naître une idée exploitable correspondant à la commande de la maison d’édition. Il suffit de trois fois rien, une idée peut en entraîner une autre, qui va me faire penser à autre chose et… à un moment le déclic survient inévitablement.

- Quelles sont les techniques pour « affronter » une nouvelle ou un roman, le poursuivre coûte que coûte et en venir à bout ?
Je n’ai pas de technique à proprement parler. Pas de chaussette fétiche, pas de mantra, pas de discipline « de telle heure à telle heure », pas de carotte style « tu auras droit à un carré de chocolat tous les 3000 signes » (dans les faits, la tablette est à disposition à côté de moi, que j’écrive un paragraphe ou que je me tourne les pouces).
Le terme « affronter » dans ta question est révélateur. Au début de l’écriture, cette nouvelle histoire est un compagnon de voyage. Nous marchons côte à côte pendant un long moment, moi curieuse de voir jusqu’où il va m’emmener, et lui avide de découvrir les surprises que je lui réserve. Puis arrive toujours le moment où « ça me gonfle ! ». Et là, l’affrontement commence.
C’est le moment où j’ai l’impression de stagner, de ne plus guère avancer, où j’ai le sentiment de ne plus avoir d’idées pour en finir, et d’avoir fait le tour de cet univers. Chez moi, le « ça me gonfle » arrive généralement quand une nouvelle idée ou un nouveau projet se présente : une nouvelle commande, une étincelle surgie soudainement, un projet différent (dans ma vie pro ou perso). Et je me mets à trépigner car je suis tiraillée entre l’envie de me plonger à corps perdu dans cette nouveauté et la culpabilité de ne pas avancer sur l’écriture en cours.
Dans ces cas-là, je dois me raisonner. Ou raisonner l’éditeur en demandant une rallonge de temps 😉
C’est rarement possible, donc là, oui, j’utilise la technique de la carotte : « tu auras le droit de toucher au nouveau projet seulement quand tu auras écrit au moins X signes ». Je me force donc à écrire, sans plaisir, comme un devoir d’école qu’on doit rendre à la date prévue, en sachant qu’une fois fait j’aurai le droit d’aller jouer… Plus vite je termine l’écriture en cours, plus vite je pourrai attaquer ce nouveau projet.

- Écrire est un plaisir demandant des contraintes. Comment trouver le juste milieu entre contrainte et plaisir ?
Quand j’ai commencé à écrire, je l’ai fait avec cette idée en tête : si * auteur célèbre que je trouve remarquablement insipide * a réussi à se faire publier, je ne vois pas de raison pour ne pas y arriver !
Bref, mon but n’était pas l’écriture mais la publication. J’étais encore, à l’époque (et ça a duré de nombreuses années), dans cet état d’esprit où il fallait que je prouve (et que je me prouve) que je pouvais faire aussi bien que n’importe qui. La contrainte était donc l’écriture, et le plaisir la publication.
Et ça a marché : j’ai tout de suite été publiée. La première fois, j’ai eu un pic énorme d’endorphines (dopamine) qui a duré environ 15 jours. J’étais publiée, donc j’étais écrivain.
À la seconde publication, l’effet a duré 4 jours. À la suivante, ça n’a pas dépassé la journée. Les publications se sont enchaînées sans refus, ce qui me paraissait tout à fait normal, j’en étais donc arrivée à ouvrir le mail d’acceptation pour le refermer aussitôt. Ça ne me faisait plus ni chaud ni froid.
J’ai donc cherché de nouveaux défis : intégrer telle maison d’édition célèbre, là où tout le monde se fait refouler à l’entrée. J’y suis arrivée, là aussi, au premier essai. Cerise sur le gâteau, dès la seconde publication le directeur éditorial me proposait une commande de roman !
C’était, à mes yeux, une nouvelle étape franchie, avec une reconnaissance plus concrète de mon travail puisque la rémunération était à la hauteur (eh oui, je vivais encore à l’époque avec cette idée communément admise que le salaire détermine ta qualité).
Puis, là aussi, les publications se sont enchaînées. Et, très rapidement, ça ne m’a plus rien fait, ni plaisir ni satisfaction.
Il est donc naturellement arrivé un moment où je n’avais plus guère de raisons d’écrire : écrire ne me faisait pas vibrer, être publiée ne me faisait plus vibrer.
En discutant avec d’autres auteurs, j’ai compris qu’être publiés ne suffisait pas à faire de nous des écrivains : il y a tant d’excellents auteurs parfaitement satisfaits d’écrire pour eux ou leurs proches qui ne ressentent pas le besoin de rendre leur prose publique ! J’ai donc essayé d’écrire pour moi. C’était absolument nouveau !
Car, jusqu’à présent, je n’avais écrit que pour mes éditeurs. Il m’est assez facile de cerner rapidement ce qu’un éditeur attend des textes qu’il reçoit, et donc de m’adapter afin de le satisfaire. J’ai une formation littéraire à l’origine, il m’est donc très aisé de moduler mon style pour coller à ce qu’une maison d’édition recherche. J’ai d’ailleurs écrit dans des registres très différents : contes pour enfants, humour, noir / horreur, fantastique classique ou fantasy/SF tout comme du porno.
Écrire pour moi, sans deadline, sans obligation, sans cahier des charges, a d’abord été déroutant. Sans éditeur me disant ce qu’il attendait, je ne savais pas très bien où aller. Je pouvais aller partout. Tous les genres, tous les styles. Mais quels étaient donc mes genres et styles de prédilection ? Comment savoir ce qui provenait vraiment de moi ?
J’ai commencé, sans grande conviction, une histoire (destinée à devenir au minimum une trilogie. Eh oui, j’avais encore ce conditionnement de la « bonne élève »). J’ai rapidement pris plaisir à faire des recherches pour élaborer le plan, à créer des fiches de personnages, noter leur interactions, leur généalogie etc. Je n’avais jamais travaillé comme ça, il y avait un côté très ludique qui m’a procuré beaucoup de plaisir.
Mais le déclic a été un matin, au réveil après un rêve particulièrement prégnant, dont l’histoire semblait tenir parfaitement dans le cadre d’une nouvelle, avec une chute excellente à la clef. Je me suis mise à l’ordinateur sans même avoir bu mon sacro-saint jus d’orange du petit-dèj, et j’ai écrit. J’ai écrit. J’ai corrigé. J’ai écrit. En quelques heures, une nouvelle était sortie, parfaite (à mes yeux).
Une nouvelle entièrement de moi, pour moi. Avec des sentiments intimes, avec des clins d’œil à ma famille. Avec un style indubitablement personnel. Avec une chute à la fois surprenante, touchante et mélancolique. Une nouvelle que je n’ai jamais fait lire à personne, qui me convient parfaitement là où elle est : dans un des dossiers de mon disque dur.
Ce jour-là, j’ai compris que l’écriture pouvait être un plaisir. Et un acte solitaire, une satisfaction personnelle qui se suffisait à elle-même, ne nécessitait pas l’approbation d’autrui.
Aujourd’hui, je pense avoir trouvé un juste équilibre entre contrainte et plaisir. Et même quand la contrainte devient plus présente, je sais prendre du recul et faire une pause pour y revenir plus tard et ressentir de nouveau le côté plaisir de l’écriture. Même si parfois cette période de recul peut être très longue, comme en ce moment où un éditeur attend mon texte pour il y a 8 mois !
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