Après s’être remémorée quelques souvenirs récents avec une copine, pour Chloé, c’est l’évènement : maman a un nouveau petit copain.
— Extrait de « En attendant d’être grande », la vie d’une femme libérée nous racontant son passé, de sa naissance à son âge adulte —
Revoir Clarisse me consola bien vite. Je te l’ai dit, rares sont les chagrins d’enfance qui durent. Surtout, sachant désormais que c’était dans la poche pour cet été, on reprit les cours avec un sourire jusqu’aux oreilles, avec l’envie de danser, chanter, crier notre bonheur sur les toits.
Je restais gênée suite à l’épisode Sandrine… en moi, ce curieux sentiment d’avoir fait une sorte d’infidélité à Clarisse. Particulier, n’est-il pas ? Nous n’étions pas amoureuses l’une de l’autre,
se faire des caresses n’avait jamais été dans nos projets…
autrement ce serait fait depuis belle lurette.
J’avais toutes les raisons d’avoir commis l’acte avec Sandrine plutôt qu’avec elle. Ce qui était possible en vacances l’était moins chez soi, avec une copine de passage rien prêtait pas à conséquence, et puis c’était elle la demandeuse… elle m’avait limite draguée ! Que dis-je, elle m’avait carrément draguée… Selon elle non sans doute, pourtant c’était le cas.
Je craquai, racontai tout, et comme prévu Clarisse fut comme peinée. Elle-même ne semblait pas bien comprendre pourquoi, on échangea à ce sujet sans vraiment avancer… Ma copine me garantit que non, elle n’aurait pas voulu être à la place de Sandrine. Et que oui, si là avait été son désir, m’en parler n’aurait pas posé problème. Après coup, elle fut surtout fascinée par l’histoire.
— Tu vois Clo, maintenant je comprends pourquoi on dit que les jeunes filles se lâchent en vacances.
Qu’elles sont prêtes un peu à tout en cette période. Parce que c’est du ni vu ni connu.
— Paraît que l’été c’est encore pire. Et t’es pas encore une jeune fille ! Quand on le sera je te raconte pas. Moi je dirais qu’il y a aussi un truc lié au soleil. Puis les éléments, tout ça.
— Oui, sûrement. A poil sous le soleil et à l’eau…
— Oui, clair qu’il y a de quoi donner des envies.
— Des envies d’accord. N’empêche… Avec une fille ! Mince alors, je m’étais pariée que tu tenterais un truc ces vacances… avec un garçon.
— Ce qui me donne envie, c’est l’envie. L’envie de l’autre. Tu vois ? Le désir de Sandrine m’a envoûtée.
— Il y a un truc qui m’échappe dans ton histoire… à quel moment au juste vous vous êtes embrassées ?
— Embrassées…
— Des baisers je veux dire. Sur la bouche, des patins et tout.
— Ah, embrassées ? A aucun moment. Je te l’aurais dit.
— Bizarre ça, super bizarre.
— Pourquoi bizarre.
— Vous avez eu un rapport sexuel.
— Heu… je sais pas si on peut dire.
— Bien sûr que si ! Rappelle-toi, un rapport sexuel c’est pas forcément faire l’amour. Et… je sais pas, en principe faut s’embrasser d’abord, et avoir un rapport ensuite. Vous ça a été ni avant ni après.
— S’embrasser entre deux filles ?!
Clarisse resta silencieuse. Je ne rêvais pas : ce qui la choquait, c’était cela.
Maman aurait pu continuer à papillonner de mâle en mâle, butinant ce qu’on daignerait lui donner sans se soucier du qu’en-dira-t-on, en tout cas sans se soucier de mon avis. Coup de théâtre, elle se posa sur une jolie plante du nom de Carl avec la ferme intention de n’en plus bouger (je parle d’intention).
Mon intuition me disait qu’en fait de poésie,
Carl était un rescapé d’une histoire de cul.
Bien des histoires d’amour commencent de cette façon dit-on.
Pour l’occasion, maman veut redevenir sérieuse et ne rien précipiter. Elle est de nouveau gentille, apaisée. Me parle longuement de lui en termes élogieux, s’efforçant de ne pas trop faire la passionnée pour ne pas m’effrayer. Ils sont ensemble depuis un mois, je ne l’apprends qu’aujourd’hui, et elle aimerait nous l’installer la semaine prochaine.
Elle avait beau amener les évènements en douceur avec une tendresse que je ne lui connaissais plus, elle passait tout de même très tôt la seconde vitesse. Il fallait s’y attendre : Estelle m’avait prévenue. Faire ma peste ne mènerait à rien, puis les efforts de maman méritaient récompense : je m’efforçai donc de faire bon accueil au nouveau conjoint.
L’homme s’installa donc et ma foi, ç’aurait pu être pire. Carl était un trentenaire au look jeune. Brun, cheveux courts frisés limite crépus, et pourtant une peau aussi blanche qu’un suédois. Prof de français depuis quelques années, mieux valait ne pas demander où ils s’étaient connus, aucune raison « naturelle » n’étant possible (les salons littéraires, pas le genre de maman).
Son apparence était décontractée : jean, t-shirt, dents un peu jaunies par le café et un passé de fumeur, yeux marrons, plutôt pas mal, pas toujours bien rasé. Prof, quoi. Prof de l’éducation nationale et de l’école publique, sa profession et ses idées syndicales exigeaient un minimum de négligence mais ça lui allait bien. Quand il parlait, il dégageait un certain charme qui incitait à l’écoute.
Je ne m’en faisais pas. Si Carl devenait ennuyeux, avec la garde partagée je n’y aurais droit qu’une semaine sur deux. S’il devenait insupportable, je n’aurais qu’à dire à maman qu’
il entre tout le temps quand je suis sous la douche et rôde près de ma couche la nuit.
J’espérais ne pas en arriver à de telles extrémités.
De premier abord, notre Carl semblait arrangeant. Se faisant tout petit, il avait, dixit maman, beaucoup hésité avant d’emménager, se demandant si ce serait sain pour moi. Touchante attention ! J’en connaissais une qui ne s’embêtait pas autant.
D’ailleurs, il mit plus de temps que prévu à s’installer, se contentant d’abord d’un repas commun ou d’une soirée. Tout allait bien… ça m’emmerde de le dire car cela fait de moi une faible femme, le bougre savait bougrement bien m’amadouer. Homme à femmes je ne sais pas, séducteur c’est sûr.
Un séducteur sait s’adapter, et a pour principe de ne pas séduire que pour le sexe. Un séducteur, un vrai, séduit aussi son patron pour une augmentation, ses électeurs pour qu’ils votent pour lui, une petite fille pour se faire accepter dans la maisonnée. J’avais vaguement conscience d’être un peu manipulée, je crois que ça ne me gênait pas.
Je me raidis toutefois lorsque maman tenta des sorties à trois. Non, le souvenir du trio maman, papa et moi était encore trop présent. Je voulais bien de Carl comme habitant des lieux, pas comme père de substitution. Leur couple montrait toutefois beaucoup de bienséance.
Aucune galoche devant moi, presque pas de gestes. Ils ne voulaient pas me brusquer.
Leurs regards trahissaient pourtant une forte tension sexuelle.
A moi on ne la fait pas, ils avaient tout le temps envie de faire l’amour… rien de traumatisant là-dedans. C’est ainsi au début, disait Estelle.
S’il n’y avait eu que cet homme, l’affaire n’aurait pas été complexe. Il y avait surtout son fils. Car oui, Carl avait un fils et voilà qui changeait tout. Et un fils à garde unique s’il vous plaît, la mère étant au Canada. Je te présente donc Léopold. Préado de deux ans mon aîné tout en chair et en boutons, se donnant des airs de grand.
Etrange que Carl ait pu engendrer ça, le proverbe « tel père tel fils » en prend pour son grade. A moins que la mère lui ait caché des escapades, qui sait. Avec Léopold, dès les premiers instants ce fut délicat. Oh pas de haine, juste un manque d’intérêt. Nos échanges restèrent toujours limités, lui-même ne semblait pas enchanté par ce déménagement.
Maman lui avait aménagé la petite pièce d’amis. L’air impassible de Léopold m’agaçait, tout semblait lui être plus ou moins indifférent tant qu’il avait sa console de jeux. Bref, il n’avait rien pour lui, en tout cas rien pour me plaire.
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