Entretien avec l’auteure Cornelia B. Ferrer 4-5

Notre grand littéraire de la semaine, écrivain mais aussi lectrice assidue, nous parle de sa façon de voir ce monde…

  • Un ou deux coups de cœur littéraire, que ce soit en érotique ou tout autre style ?

Ouuuuulala !!! Un ou deux ? Seulement ? J’ai une formation littéraire à la base (j’ai été prof de français à une autre époque), avec une énoooooorme prédilection pour la littérature médiévale. Rien que sur cette période je ne saurais pas citer moins de 10 coups de cœur, alors si je dois étendre à la littérature en général…

Disons que si je devais partir sur une île déserte avec seulement quelques malles de livres, je sélectionnerais probablement quelques textes fondateurs, c’est la base (Les 1001 Nuits, l’Épopée de Gilgamesh…). Puis quelques épopées du Moyen Âge (bon, si je ne dois en citer qu’une, je prendrais le cycle du Lancelot-Graal, je ne m’en lasse pas).

Quelques grands classiques, probablement aussi (Stendhal, Hugo, Austen…). Un peu de SF, tout de même (Asimov, K. Dick, Dune…). Et des classiques de la Fantasy (Zelazny, Hobb, Bradley, Eddings…). Je ne cracherais pas sur quelques policiers, et un peu de feel-good, aussi. Et n’oublions pas les BD, non plus ! (De cape et de crocs, Le Décalogue…)

Curieusement, je ne lis pas de littérature érotique. J’en feuillette de temps en temps, mais ça ne va pas plus loin. Quand j’ai voulu me lancer dans ce genre, j’ai lu un roman d’Esparbec en diagonale, que je n’ai jamais terminé, juste pour me faire une idée de ce qu’on attendait d’un auteur érotique/porno. J’ai ensuite lu quelques nouvelles par-ci par-là d’auteurs que je connais, et ça s’arrête là.

J’ai régulièrement des coups de cœur littéraires, mais l’un chasse l’autre. Sur les vingt dernières années, deux livres m’ont bien marquée, ceci dit : Le Successeur de Pierre, de Jean-Michel Truong, et La Maison des Feuilles, de Mark Z. Danielewski. Pour ce dernier, je le considère comme une sorte d’expérience à lire, mais je ne l’emporterais pas sur mon île déserte peuplée de livres.

  • Dans un polar ou un livre d’horreur, on prend plaisir à imaginer des choses que l’on n’aimerait jamais vivre. Est-ce également le cas en littérature érotique ? Quel est ce mystère ?

C’est à mon sens un peu réducteur, ou tout du moins généraliste. Quand j’écris, les deux cas peuvent se présenter : je prends plaisir à imaginer des choses, des situations que j’aimerais vivre, tout comme je prends également plaisir à imaginer des choses que j’espère ne jamais expérimenter !

Dans ce cas précisément, et plus particulièrement en littérature érotique, mon plaisir vient du fait que j’imagine faire plaisir au lecteur. Ce n’est peut-être pas le cas, mais en tout cas j’aime à le croire !

Si je devais illustrer mon propos, je dirais que c’est un peu comme quand on cuisine pour des personnes : on n’aime pas forcément ce qu’on cuisine mais tout le plaisir provient du fait de satisfaire les personnes qui y goûtent. C’est extrêmement gratifiant. Je me délecte à l’avance en imaginant le lecteur satisfait de ce qu’il découvre, peu importe que ce que j’écris me plaise ou non, au final.

  • Quelle est la limite dans la littérature érotique ? Faut-il des tabous et des interdits, si oui lesquels ?

J’ai écrit de tout : des textes avec des limites comme des textes où la consigne était de transgresser toutes les limites possibles. Pour ces derniers, il s’agit généralement de publications à tirage quasi confidentiel. Sur du tirage classique, avec une distribution dans le circuit traditionnel, certaines limites sont parfois imposées.

Même si légalement rien n’est strictement interdit (sauf à faire l’apologie de certains actes), certains contenus peuvent flirter dangereusement avec le risque pénal. Ou du moins avec le risque de censure, certains romans en ont déjà fait les frais, et je pense qu’aucun éditeur sensé ne voudrait courir ce risque, en dépit de la publicité que cela pourrait lui faire.

À une époque, je m’amusais à franchir allègrement les limites, par jeu et par provocation, mais j’ai désormais revu ma copie : il est des sujets que je laisserai dorénavant de côté.

Pour revenir à ta question, j’avoue que je ne sais pas si lever tous les tabous peut servir d’exutoire (et donc potentiellement empêcher un passage à l’acte IRL), ou si, au contraire, cela peut exacerber des pulsions au point d’inciter au passage à l’acte. Mon avis, aujourd’hui, est : dans le doute, mieux vaut s’abstenir ! La société actuelle est devenue suffisamment barbare pour ne pas avoir besoin de souffler des idées aux mauvaises personnes.

  • En quoi cette littérature résonne-t-elle avec la société actuelle, à l’heure entre autres d’un certain retour à l’obscurantisme religieux ?

Retour à l’obscurantisme, comme tu dis, mais aussi montée du discours masculiniste et de la misogynie. Et de la violence sexuelle. Il faudrait à la fois maintenir le rythme des publications érotiques et mettre l’accent sur le libre-arbitre de la femme, sur sa liberté sexuelle, sa liberté de choisir, de dire non, de s’amuser sans être jugée.

Sauf une ou deux rares exceptions, mes histoires mettent toujours en scène des actes consentis (j’aime à dire que j’écris du porno joyeux !), et je réalise seulement maintenant en y réfléchissant que, lorsqu’il y a des femmes, ce sont elles qui choisissent, qui mènent la danse, qui assouvissent leurs désirs en toute décomplexion.

À la limite, les hommes en deviennent presque des personnages secondaires, des « outils », un moyen de satisfaire madame : l’homme arrive dans le récit au bon moment et en ressort quand on n’a plus besoin de lui.

La lumière est mise sur la femme, c’est elle qui change, qui s’affranchit des limites et reprend le pouvoir sur sa vie, ou affirme ce pouvoir, si besoin en est. Sans pour autant dénigrer l’homme ni le rabaisser, mais plutôt en réaffirmant l’égalité des désirs, des pulsions, et de leur assouvissement.

  • Quelle technique personnelle pour mieux vendre, se faire connaître ?

Ah ah, mais je n’en ai aucune ! Déjà, je n’ai jamais eu pour ambition ni de me faire connaître, ni d’en vivre. L’entrée en publication s’est faite un peu par hasard, par défi, mais je n’avais pas de plan à long terme, juste envie de (me) prouver que je pouvais être éditée.

J’ai continué à écrire pour démonter les partisans de « la chance du débutant » / « un coup de chance ! ». Puis ensuite, je me suis forcée à écrire par politesse, si je puis dire, pour répondre à des demandes, ne pas décevoir les éditeurs qui m’avaient fait confiance.

Pour beaucoup, dans les domaines SFFF plus particulièrement, il s’agit de micro-édition. J’ai donc essayé de les soutenir en créant une page auteur sur Facebook pour chacun de mes pseudos (un gros bide, et je sature tellement des réseaux sociaux que ça devient une torture pour moi). J’ai participé à plusieurs salons et festivals pour mes publications en nom propre.

Parfois ça paye, parfois c’est un gros flop. Les plus gros festivals n’étant pas forcément ceux qui donnent le plus de visibilité. J’ai aussi fait des lectures publiques. Bref, les résultats restent gentillets.

Je n’y mets peut-être pas assez de cœur, de conviction ? Pour les écrits en porno, par contre, ma maison d’édition principale est assez connue pour ne pas avoir besoin de mon « aide » pour vendre (je ferais probablement pire que mieux !). En résumé, je crois qu’il faut surtout avoir un gros éditeur qui a les moyens de sa communication. Ou alors publier au moins un roman par an pendant plusieurs années, ce qui est loin d’être mon cas, et ne le sera probablement jamais.

Bref, je ne connais pas de méthode, je n’ai pas de « truc », mais si un jour je finis par vraiment vendre et être connue, je reviendrai compléter ma réponse !

  • Faut-il écrire selon le souhait du lectorat ? Ou bien selon ses propres envies ?

J’ai envie de répondre : selon les souhaits de son éditeur !

Pour ma part, j’écris principalement sur commande, donc selon ce qu’attend l’éditeur de moi (et, partant, ce que l’éditeur pense que le lectorat souhaite). Ça, c’est pour ma production en porno.

Quand j’écris pour me divertir, ou parce qu’une histoire me trotte dans la tête, là je suis mes propres envies, tout en sachant que ce ne sera probablement pas envoyé pour être publié. Et là, c’est uniquement en SFFF, voire en littérature blanche. Je n’ai jamais eu envie d’écrire du porno juste sur un coup de tête, contrairement aux autres genres où je peux avoir des bouts d’histoires qui nécessitent d’être couchés sur papier dans l’optique d’y revenir un jour – ou pas.

Par contre, même sur un texte rédigé sur commande (toujours en SFFF), je me fais plaisir en y insérant des passages qui me font envie, parfois même un bout de texte orphelin qui traîne dans un coin, voué à rien, histoire de lui donner sa chance.

  • Familles recomposées, sites de rencontres, dénonciation du harcèlement, banalisation de la pornographie… en quelques décennies, notre image du sexe et de l’amour a été chamboulée. Pour le meilleur ou pour le pire ?

J’ai longtemps été une adepte du « c’était mieux avant »… Mais le fait est que la société évolue, qu’on le veuille ou non, et pas toujours vers le pire, il faut ouvrir les yeux et rester objectif. Certes, beaucoup de choses sont au mieux décevantes, déroutantes, au pire absurdes (voire condamnables…).

Toutefois, mieux vaut une famille recomposée dans la joie plutôt qu’une famille à l’ambiance toxique dont les relations tiennent par des bouts de ficelle. Les sites de rencontre ont permis aux femmes plus d’indépendance, de mieux s’assumer. Les dénonciations de harcèlement permettent à la honte de changer de camp.

MeToo / BalanceTonPorc etc. ont marqué un tournant. De plus en plus de personnes prennent conscience de l’omniprésence de l’inceste et de la pédophilie, des déviances en tous genres, dans tous les milieux sociaux, dans toutes les strates de la société, et refusent à présent de tourner la tête et de se taire, alors qu’avant on évitait de faire des vagues.

C’est encore loin d’être parfait, mais aujourd’hui les gens parlent, relèvent la tête, refusent de se cacher. Peut-être que ce grand chamboulement de ces dernières décennies y contribue. Et j’ose espérer qu’un moment viendra où les gens prendront du recul et ne conserveront que le meilleur, reléguant le pire aux erreurs inévitables qui accompagnent tout changement d’importance.

Retrouvez les livres de Cornelia sur son espace BookNode, et suivez son actualité littéraire sur Facebook

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