Entretien avec l’auteure Cornelia B. Ferrer 2-5

2ème partie de l’entretien avec Cornelia B. Ferrer. Une auteur éclectique, qui en réalité écrit dans des styles très différents…

  • Quelles sources d’inspiration pour écrire ? Simplement l’imaginaire, ou bien la vie personnelle, celles des autres, les médias ?

L’imaginaire ne peut se suffire à lui-même : tout ce qui vient de notre imaginaire est issu de notre vie, notre vécu, nos lectures… Le mélange peut être si réussi et subtil qu’on penserait que seul l’imaginaire est en cause, mais l’imaginaire a besoin de se nourrir du réel.

Je ne suis pas vraiment les actualités, je pars du principe que les informations importantes viendront à moi (ce qui est le cas, quand une info est vraiment importante, les gens en parlent).

En revanche, je lis beaucoup, de tout, et j’aime surfer sur internet pour découvrir des anecdotes, des faits insolites, des détails historiques méconnus, des mystères non élucidés. Dans les faits, il est très rare que j’écrive sur ces choses, mais ça nourrit mon imaginaire. Ça peut aussi être le déclencheur d’une idée ou parfois me servir comme toile de fond d’une histoire.

Il m’arrive de mentionner un détail mine de rien dans un texte. Ce détail, glané durant mes errances sur la Toile, n’a pas nécessairement d’utilité dans l’histoire mais contribue à renforcer le contexte, ou ajouter un côté étrange et insolite. J’aime beaucoup en parsemer dans mes textes : j’imagine le lecteur curieux aller vérifier et découvrir avec autant d’étonnement que moi-même que tel fait est bien réel.

Mais d’une manière générale, je me sers de la vie au sens large comme source d’inspiration. Un voisin désagréable peut devenir le héros détestable d’une histoire. Des expériences loupées en jardinage peuvent donner naissance à un texte fantastique où les plantes prennent vie. Un souvenir d’enfance un peu flou est la porte vers un autre monde, etc.

Il est plus facile d’extrapoler à partir de choses familières : caractères, émotions, passions, hobbies… S’en inspirer, utiliser son vécu, même sur un détail rapide et anecdotique, permet de mettre de la profondeur et du réalisme dans son histoire, ce qui renforce l’immersion du lecteur.

  • On dit parfois que tout roman a un côté autobiographique. Écrit-on pour exorciser un certain vécu, ou au contraire pour aller au-delà de soi ?

Les deux, mon Capitaine !

Pour ma part, je ne me pose pas cette question. J’écris ce qui vient, comme ça se présente. Parfois un souvenir va ressurgir, bon ou mauvais. Parfois je peux m’en servir, ou pas. Il arrive qu’un passage d’une histoire soit totalement et absolument personnel et vécu de A à Z (ou du moins tel que je crois m’en souvenir, la mémoire étant une chose tellement instable et peu fiable…). Par moments, je peux réécrire mon histoire, mon souvenir, lui donner un autre contexte, une autre coloration, une autre fin.

Les dernières recherches ont montré qu’on peut réécrire un souvenir, le modifier. On sait aussi que la mémoire des traumas peut être si enfouie qu’elle en est non seulement inaccessible mais que la personne doute même de l’existence de ce qui s’est passé. Donc l’écriture peut servir dans ce contexte aussi bien qu’une thérapie : exorciser le souvenir, apprendre à vivre et à avancer avec, se dépasser malgré le vécu.

Je parle de tout ça mais ça ne reste que des généralités, je ne me reconnais pas dans un cas ni dans l’autre. Du moins, pas pour le moment, mais qui sait… ?

  • Une idée du visage du lectorat ? Est-il simple d’établir une communication avec ses lecteurs ?

Tout dépend de l’auteur, j’imagine, et de ce qu’il écrit. Déjà, j’écris pour plusieurs types de lectorats : enfants, ados, adultes… Le lectorat jeunesse est, à mes yeux, plus facile à cerner. Par contre, je suis totalement incapable de parler correctement à un enfant : je bafouille, je bredouille, je transpire des litres d’eau, je ne sais pas quoi dire ni comment lui répondre. Bref, je perds tous mes moyens !

Faire une lecture publique, je gère, mais répondre à leurs questions, c’est panique à bord ! Les enfants ont le chic pour poser des questions auxquelles on n’aurait jamais pensé. Ils ont une logique différente, et souvent leurs réflexions sont sources d’excellentes idées à coucher sur papier, mais en ce qui me concerne elles me mettent toujours dans l’embarras !

Si le visage du lectorat adulte est plus compliqué à cerner, j’ai pour autant une communication plus facile avec cette tranche d’âge (de par mon métier de base). J’ai fait plusieurs salons du livre, il m’est généralement assez facile de communiquer avec les visiteurs et potentiels lecteurs, d’échanger sur tout et sur rien, leurs passions, leurs lectures, leurs attentes…

Il est toutefois une catégorie pour laquelle je ne me prononcerai pas : le lectorat érotico/porno. Étant donné que j’écris sous pseudonyme pour ce genre littéraire, je n’entretiens aucun contact avec mes lecteurs. Donc aucune communication, aucun échange.

Je reçois de temps en temps des retours et commentaires sur ce que j’écris, je remercie leurs auteurs d’avoir pris ce temps pour me partager leur avis, mais ça s’arrête là. Par définition, je considère qu’écrire sous pseudonyme est un moyen pour moi de couper tout contact personnel avec mes lecteurs. C’est probablement une façon de me protéger, je le reconnais.

C’est surtout que je ne veux pas qu’il y ait d’amalgame entre mes différentes identités sur le papier. Un exemple pour illustrer ? Écrivez un roman fantasy, personne n’ira supposer que vous avez déjà chevauché un dragon, que vous maîtrisez toutes les formes de combat à l’épée ou que vous buvez tous les matins au petit-déj du thé elfique infusé dans de la rosée.

Écrivez un roman porno et la plupart des lecteurs supposeront (sans forcément l’avouer) que tout est autobiographique, que vous n’avez pas pu inventer autant de détails. Ou qu’il s’agit obligatoirement de fantasmes personnels (alors que j’essaie simplement de coller aux fantasmes supposés des lecteurs et aux attentes de l’éditeur). C’est un exemple vécu, évidemment, et à plusieurs reprises. D’où ma volonté de me préserver.

  • Comment accorder la vie d’auteur érotique avec une vie plus classique (de famille , de bureau…) ? Faut-il ou non cacher cette activité littéraire ?

Je n’ai pas la clef à cette réponse. Tout est affaire d’estimation personnelle. Pour ma part, mes proches connaissent mon activité d’autrice porno (j’emploie porno car ce que j’écris est loin d’être érotique, même si l’érotisme des uns peut être le porno des autres, et inversement). Certains ont parfois demandé à lire un texte par curiosité, mais ça s’arrête là, ce que j’écris est trop cru pour qu’on me demande à lire un second texte !

Je ne cache pas cette activité, je n’y vois rien de honteux. À vue de nez, je publie autant de porno que de SFFF, je ne me considère donc pas spécialement autrice porno. Juste autrice qui fait aussi dans le porno, entre autres choses. En revanche, à part mes proches et quelques amis auteurs, je ne confie pas mon pseudo.

Mais dans tous les cas, je ne suis pas assez célèbre pour que cela puisse créer le moindre remous autour de moi ! Dans mon précédent emploi, mes collaborateurs étaient au courant, mes supérieurs également, du moins si la conversation venait à aborder le sujet des hobbies et autres activités. Aujourd’hui je suis de nouveau indépendante, donc la question ne se pose plus.

  • Des projets actuels en cours ? Littéraires, ou autres ?

J’ai eu de lourds soucis de santé ces dernières années. Pour tout dire, j’ai failli y passer. L’écriture, comme toutes mes autres activités et passions (et j’en avais énormément, c’est rien de le dire !), ont par la force des choses été mises de côté. Quand on passe par certaines épreuves de vie, notre regard change, nos priorités aussi. Je me suis rendu compte que je n’avais plus besoin de la vie que je menais auparavant. Que j’aspirais désormais à autre chose.

Ma santé allant aujourd’hui mieux, je reprends peu à peu ma vie en main. J’ai quitté mon emploi, la région où j’habitais. Je viens de terminer une reconversion professionnelle et j’entame à présent un nouveau chapitre de ma vie qui, je l’espère, sera plus serein. Je commence à peine à réintégrer quelques hobbies dans mon quotidien et à construire de nouveaux projets, personnels comme professionnels.

Niveau écriture, j’ai donc fait une très longue pause, dans tous les genres. Un ami éditeur m’a recontactée il y a un moment pour me relancer sur un projet que j’avais dû abandonner. Il n’est pas pressé et comprend ma situation. Cette façon de me laisser la bride sur le cou m’a convaincue de tenter de me remettre à écrire. J’ai donc commencé ce qui sera une novella fantastique.

L’écriture est anarchique (3 époques, 3 histoires, et j’avance sur les 3 en parallèle, selon mon humeur) et irrégulière (parfois des sessions de plusieurs heures pendant plusieurs jours d’affilée, et parfois des mois sans pondre le moindre mot… à ma décharge, pour ma reconversion, j’ai eu beaucoup de cours, d’examens et un mémoire à produire, qui m’ont pris tout mon temps et mon énergie). Mais je me remets à l’écriture, l’envie revient, les habitudes aussi. Je ne sais pas si c’est bon signe – doit-on infliger ma prose à de nouveaux lecteurs ? – mais c’est le signe que je suis en vie, et c’est déjà pas si mal !

  • Les thèmes « sulfureux » sont-ils ton domaine de prédilection ?

Pas mon domaine de prédilection mais plutôt mon signe distinctif ! Dans une offre pléthorique, je pense qu’il est intéressant de miser sur la niche. Il est toutefois des thèmes qui ne m’inspirent pas du tout, où je sais que je ne donnerai rien de bon simplement parce que je n’y crois pas (le gore ou le scato, entre autres).

En revanche, j’aime flirter avec la limite, que mes scènes soient dérangeantes mais malgré tout attirantes au point qu’on ne puisse s’empêcher de ressentir une forme d’excitation malgré soi, teintée de culpabilité ou de honte. Jouer avec les fantasmes inavouables, tout en restant dans les limites « acceptables ». Enfin, la plupart du temps. Il m’est arrivé de publier des choses véritablement hors limites, quand l’éditeur accepte de prendre ce risque (très souvent sur du tirage quasiment confidentiel) (confidentiel en terme de volume de publication, évidemment).

Un exemple ? Ma toute première nouvelle envoyée chez La Musardine. Un coup d’essai pour voir si je pouvais écrire quelque chose de potable dans le genre porno, après n’avoir donné que dans la SFFF. Après le mail générique et impersonnel d’acceptation, j’ai eu la surprise de recevoir un second message de Stéphane Rose ajoutant : « Bravo à vous pour cette nouvelle bien, bien dégueulasse. ». Fou rire mais immense satisfaction de constater que j’avais réussi à doser avec justesse le côté excitant et le côté repoussant.

Et comme on ne change pas une équipe qui gagne, j’en ai fait ma marque de fabrique.

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