Entretien avec l’auteure Cornelia B. Ferrer 5-5

5ème et dernière partie de notre entretien fleuve avec Cornelia ! Et toujours aussi prenant.

  • Que faire face à cette misère sexuelle touchant toutes les couches de la population ? Pourquoi tant de laissés pour compte ?

Je n’ai pas de solution, des bribes de réponses, des pistes. Il existe des assistant(e)s sexuel(le)s thérapeutiques pour les personnes en situation de handicap. Même si ce n’est qu’un pansement provisoire et seulement pour une faible partie de la population. Les réseaux sociaux, les applications, les sites de rencontre, le virtuel, l’accès à une vision du sexe de plus en plus uniformisée, avec des corps parfaits, des performances inégalables, des scènes qui donnent une image inaccessible (voire souvent dégradante) des relations sexuelles, poussent les jeunes à croire que c’est le reflet de la réalité.

À partir de là, la relation véritable est oubliée : personne ne fait plus attention à l’autre, seules l’apparence et la performance comptent. À l’ère du jetable, du rapide, plus personne ne veut se donner la peine d’investir de son temps, de soi, dans une relation. On se sépare à la première difficulté, si l’autre n’est pas parfait, on passe à autre chose.

Trop de choix tue le choix… Quand les réseaux nous offrent un catalogue infini de partenaires potentiels, notre partenaire réel perd forcément de l’attrait. On saute de chimère en mirage, jusqu’au moment où la solitude nous frappe de plein fouet. Et, passé un certain âge, la désillusion et la résignation prennent le relais…

On met peut-être la barre trop haut, on entretient l’illusion du partenaire idéal. Mais il n’y a pas de partenaire idéal : la relation se crée et s’épanouit à deux, elle prend son sens dans les épreuves du quotidien, dans la communication, dans les choix et les compromis effectués sur un pied d’égalité. Dès lors, tous les modèles basés sur la violence, sur la soumission, sur l’emprise (je pense notamment à la dark romance qui inonde les rayons), sur le sexe pour le sexe, sont voués à l’échec.

  • Le pouvoir et l’argent, formidables alliés sexuels  : vérité dérangeante ou affreux cliché ?

Alliés sexuels. Tu as tout dit. Le pouvoir et l’argent n’achètent pas l’amour ni une relation saine et épanouissante. Mais pour le reste, ils achètent tout ce qui se vend. Le sexe se vend, donc ceux qui ont du pouvoir et de l’argent peuvent l’acheter. Mais acheter du sexe n’apporte que du sexe, de la satisfaction immédiate.

Une vraie relation est un travail sur du long terme. On ne cherche pas le plaisir immédiat mais un bonheur stable dans lequel on se sent aligné, relié à nos valeurs, dans lequel on se sent en sécurité, en confiance, épaulé. Une grande partie des hommes de la jeune génération sont persuadés que s’ils ne gagnent pas très bien leur vie, s’ils ne sont pas des top-models, aucune femme ne voudra d’eux.

Alors que les femmes ne désirent qu’un partenaire fiable, qui leur donne confiance en elles et en qui elles peuvent avoir toute confiance, un partenaire présent, avec qui échanger, une relation enrichissante qui se construit à deux.

(Je parle depuis tout à l’heure de relation homme-femme pour schématiser, mais bien entendu c’est valable pour tout couple, quelle que soit son orientation sexuelle)

  • Toujours passer par la séduction, la drague et la discussion pour en venir au sexe  : hypocrisie à proscrire ou jeu charmant ?

L’un comme l’autre. Déjà, rien n’oblige à passer par toutes ces étapes si le but final est le sexe : certains ne s’encombrent pas de tout ça, jouant directement cartes sur table. Beaucoup d’applis permettent d’ailleurs de sauter toutes les étapes qui précèdent le rapport.

Parfois, oui, il s’agit d’hypocrisie pure et dure. Et, malheureusement, dans ces cas-là, un des deux partenaires y croit et y laisse souvent des plumes.

Pour ma part, j’aime y voir un jeu charmant. Comme Don Juan, je trouve que le jeu de la séduction se suffit presque en lui-même. C’est d’ailleurs un jeu qui doit être entretenu dans le couple : considérer que rien n’est jamais acquis, séduire encore et toujours son partenaire, le surprendre, être surpris aussi, rien n’attise plus le désir que la découverte de l’autre, et en découvrant l’autre on se découvre également. Le sexe n’est au final que la cerise sur le gâteau, presque dispensable.

  • Pourrait-il y avoir une forme de divinité ayant créé l’univers ? Une vie après la mort ?

J’aime à le croire ! Dans ma vie, je suis passée par tous les stades de croyances, sans jamais m’arrêter sur l’un ou l’autre. Plus je vieillis, plus mon point de vue sur l’univers, la vie, la mort, le temps, Dieu, se satisfait d’un joyeux mélange d’un peu tout.

Je pense qu’il y a plus vaste que nous, peut-être une sorte de bain cosmique dans lequel toutes les consciences (les âmes, peu importe comment on les appelle) se rejoignent et fusionnent pour partager une connaissance universelle. Peut-être un être suprême dans lequel on retourne se fondre après la mort ? J’aime à croire qu’on peut se réincarner (même si, vu comme la société évolue, je n’aimerais pas revenir dans le coin dans une prochaine vie…), ici ou ailleurs, ou pourquoi pas à une autre époque ?

Statistiquement parlant, je suis obligée de reconnaître que les probabilités impliquent que nous ne sommes pas seuls dans l’univers. Mais le temps étant ce qu’il est (infini, circulaire… ? Je vous laisse le choix), peut-être que les autres civilisations extra-terrestres ont disparu depuis une éternité ou ne naîtront que dans très longtemps.

Ou alors, nous sommes dans une simulation, un jeu vidéo… ?

  • Différences hommes-femmes… Biologie ancestrale ou construction sociale ? …Ou peut-être un peu des deux ?

Je crois que c’est une question dont la réponse serait bien trop longue pour figurer ici. Bien sûr, les 2 sont étroitement imbriqués. Tout part, je suppose, de la différence biologique primordiale : la possibilité ou pas de porter un enfant, d’être l’incubateur de la vie.

À partir de là, il n’y a qu’à regarder les différentes voies qu’ont empruntées les civilisations au fil des siècles : de la déification de la femme dans son principe maternel jusqu’à la chasse aux sorcières, et je ne rentrerai même pas dans l’oppression religieuse de la femme dans l’Histoire jusqu’à aujourd’hui…

Non, un sujet bien trop vaste pour que je me risque à une réponse brève.

  • Qu’est-ce qui pourrait rendre notre rapport à l’autre plus sain ?

Peut-être déjà commencer par écouter l’autre. L’écouter vraiment : sans l’interrompre, sans penser à ce qu’on va répondre, à ce qu’on a envie de dire pendant qu’il parle. Sans jugement, avec bienveillance. L’écouter comme si, pendant que l’autre parle, il n’y avait que lui au monde, comme si c’était la chose la plus importante à faire en cet instant.

Et se mettre à sa place pour tenter de comprendre son point de vue. Ne pas nier sa réalité, même si ce n’est pas la nôtre, même si ça nous dérange, même si ça nous paraît farfelu, voire même impossible. Essayer de déposer tous nos filtres : nos préjugés, nos conditionnements, nos expériences, venir nu à l’autre et recevoir sa parole sans attente.

Cela ne nous prive pas d’avoir un avis différent, de débattre dans un second temps, mais accueillir ses paroles sans a priori, c’est déjà accueillir l’autre. Bref, être totalement centré vers l’autre, et non pas comme nous le faisons souvent : écouter vaguement en préparant notre réponse. Parce que pendant qu’on réfléchit à ce qu’on va dire, on n’est déjà plus dans l’écoute de l’autre. À partir de là, comment espérer seulement le comprendre et avoir un rapport sain ?

Et ce n’est que le début…

  • Faut-il réaliser ses fantasmes ?

À mon avis, certainement pas ! Un fantasme est un petit coin de notre esprit, un jardin secret, qui se cultive avec parcimonie, ou qu’on laisse en jachère pour y revenir de temps à autre et le redécouvrir avec encore plus de plaisir. Ce peut être un moteur pour certains, une fenêtre ouverte vers un « et si… ? » qui permet de faire baisser la pression au quotidien. À partir du moment où on y cède, le fantasme ne devient plus suffisant, plus satisfaisant, et il en faudra toujours plus.

Là, à mon sens, on risque de se perdre dans la surenchère. Physiologiquement parlant, on va devenir accro aux hormones produites par ce trop-plein d’excitation au moment de la réalisation de son fantasme (adrénaline, dopamine etc.), nous incitant à recommencer de plus en plus souvent, avec un résultat à chaque fois plus frustrant : l’effet est moins grisant, moins fort, dure moins longtemps que la première fois. Donc pour compenser, on va chercher à augmenter la fréquence, puis l’intensité. Et c’est l’escalade qui nous attend.

Ou alors, on va réaliser que ce fantasme est bien décevant, en fin de compte. Qu’est-ce qui nous restera ensuite ?

  • Un souvenir sexuel particulier à nous partager ? (Formidablement intense, ou au contraire incroyablement décevant)

Non, comme pour la question un peu plus haut, je ne partage pas ma vie intime.

La seule anecdote que je partagerai ici, c’est une phrase qui m’a marquée. Je ne sais pas si c’est elle qui a planté la graine de l’écriture érotique, mais des décennies après sa lecture, elle reste encore bien vivace dans mon esprit. J’avais une dizaine d’années et je lisais beaucoup déjà à cette époque. Durant les vacances d’été, j’avais toute une PAL à liquider.

Dans le tas, un roman d’Henri Troyat : À demain, Sylvie. Je me souviens mal de cette trilogie, mais une unique phrase est restée gravée. Sylvie, l’héroïne de 15 ans, découvre ses premiers émois sexuels avec son ami d’enfance. Au moment du passage à l’acte, Troyat focalise le regard de Sylvie sur le « sexe turgescent dans son nid de poils bruns ».

C’est à peu près tout ce que j’ai retenu de cette trilogie ! J’étais encore une enfant, je ne connaissais pas le mot « turgescent » mais il avait un goût d’interdit et de sulfureux qui a laissé une marque indélébile. Ironie du sort : en littérature porno, en particulier chez mon éditeur principal, « turgescent » fait partie des mots à éviter, trop connotés 70’s (comme cyprine, entre autres). Quelle frustration !

***

Et voilà, après plusieurs mois de procrastination, d’hésitations, de réflexion, j’arrive enfin au bout (et à bout !) de ce questionnaire. Je tiens à souligner la pertinence et la profondeur des questions. Et évidemment à te remercier pour ta patience (à toute épreuve) et pour m’avoir sollicitée. Ce travail m’a permis d’y voir plus clair de mon côté dans certains domaines, et m’a redonné un petit coup de boost pour me remettre à l’écriture, lâchement abandonnée pour des raisons de santé puis par flemme. Donc, doublement merci !

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