Complicité sans tabous

Chloé nous fait davantage découvrir ce lieu très « new age » où tata Marthe l’a emmenée séjourner…

— Extrait de « En attendant d’être grande »,  la vie d’une femme libérée nous racontant son passé, de sa naissance à son âge adulte —

 

Jeannette n’avait pas oublié ma proposition… ce fut elle qui m’en reparla, de cette façon « très fille » de celle qui ne veut pas forcément, et qui revient sur le sujet par hasard.

— Pas sûr que tu m’apprennes grand-chose tu sais. Je sais très bien danser.

— Juste danser, ET danser en se déshabillant n’a rien à voir. Tu serais très bonne strip-teaseuse.

— A quoi tu le vois ?
— A ta façon d’enlever ton t-shirt. Chez toi il y a une sorte de grâce dans le geste. Toujours en croisant les bras, lentement, puis en t’étirant un peu, en te cambrant légèrement. C’est mon test ! Celle qui retire n’importe comment est encore qu’une gamine asexuée. Toi tu es… très sexuée.

Cette réponse lui plut beaucoup. Je le vis dans ces pupilles légèrement dilatées que seule une experte comme moi sait remarquer.

J’ai toujours eu cette faculté d’émoustiller les filles, je ne sais pas pourquoi.

On se trouva un coin discret en forêt. Arrivées en t-shirt et short, les affaires « sexys » (enfin disons, de plus jolies que celles portées) étaient dans un sac. Une fois changées, elle lança son lecteur de cassettes… un blues rythmé, parfait.

Mes gestes fascinèrent Jeanette, elle les reproduit à la lettre, m’emplissant de fierté. Je relançai la chanson, on se fit chacune deux ou trois strip-teases intégraux. Même si ce fut amusant, contre toute attente on se lassa assez vite.

Alors que l’activité m’avait tant accaparée par le passé, et toute seule, et avec les copines. Question d’atmosphère je pense… exercice trop citadin. Ici,

faire un mystère de sa nudité était absurde,

je suppose. Un petit jeu marrant tout au plus, si des garçons nous avait vues ils auraient rigolé je pense, ils n’en auraient pas été excités.

Cette escapade me posa tout de même question : car je voyais régulièrement d’autres enfants faire comme nous : disparaître pendant un moment. Ils s’éloignent à deux, trois ou quatre sans mot dire, on ne les voit plus, et ils réapparaissent une ou plusieurs heures après.

Pour quoi faire ? Ici, les lieux à l’abri des regards étaient faciles à trouver. Je ne saurai jamais tout ce qu’il s’est tramé cet été, et entre qui et qui. Ceci dit, la fois où je parviendrai à suivre une copine accompagnée de deux garçons, ce sera pour les retrouver en haut d’un rocher en train de… jouer aux cartes.


Parmi les copains copines, on eut tout de suite de beaux atomes crochus avec un habitué dénommé Charlie. Charlie avait un air androgyne et faisait plutôt moins que son âge (le mien). Il avait un petit côté « Tom » du fait qu’il aimait se déguiser en courant d’air, filer à l’anglaise un peu n’importe quand. Son apparence mutine lui donnait des airs de lutin, en phase avec son amour de la forêt.

Le décrire davantage ? Impossible. Lorsque aujourd’hui je regarde l’album du séjour (conçu par tata Marthe), ce qu’on y voit est si pauvre. C’est notamment pour cela que j’ai renoncé à accompagner ce livre de toute photographie : ça ne retranscrirait rien.

Hormis que je préfère te laisser imaginer, une photographie est une grande menteuse. On peut lui faire dire ce qu’on veut. Aucune n’a restitué les yeux rieurs de Clarisse, l’air tendre d’Estelle, la vivacité de Charlie. Aucune ne transmet la joie de nos jeux, la beauté du lieu, l’atmosphère.

De toute façon, la plupart des clichés ne seraient pas exploitables pour des questions de droit à l’image. Discrétion oblige, tu penses bien que j’ai modifié ce qu’il faut pour qu’on ne reconnaisse ni les gens ni les lieux. Et puis,

vu le nombre de photos où on est presque sans habits ou sans le moindre habit,

la diffusion poserait même des questions de légalité.


Clarisse et moi n’en finissions plus de découvrir cet espace. Lors de nos expéditions, on dénombra différentes activités.
Les ateliers libres où on se réunissait pour apprendre la danse, la peinture ou autre…
L’agriculture et la ferme, où des animaux étaient nourris et des plantations récoltées…
L’artisanat, avec ces habitants confectionnant en plein air meubles et poteries.
Et aussi la lecture, la farniente, des couples se câlinant. Lorsqu’on se trouvait en un point A, quelque chose pouvait se passer en un point B ou C, que personne n’avait annoncé. Il suffisait qu’on aille à une partie de Chat à la piscine pour avoir raté une démonstration de jonglage.

Nous voulions tout faire, ne rien louper, et c’était irréalisable. On ne savait jamais où donner de la tête ni où diriger nos pas. Même un don d’ubiquité n’aurait pas suffi !
Bien des apparences étaient rigolotes. Des cheveux gris arrivant jusqu’aux reins, une femme au crâne rasé, un homme aux oreilles ultra-percées, tatoué sur tout le corps, une chemise de toutes les couleurs faite maison… un vrai carnaval.
Aucun programme précis ne semblait imposé. Tout comportement singulier était accueilli avec bienveillance et une certaine indifférence. Comme ces petits qui avaient joué à se mettre de la confiture partout, et prirent un étrange intérêt à rester poisseux des heures durant.

Comme ces ados qui se mirent à creuser un trou juste pour l’idée de creuser un trou (je jure que c’est vrai). Comme ce vieux qui détruisit sa porte en bois à coups de pierre car il en avait marre de la voir. Vraiment, j’aurais pu me peindre en rose et enfiler un chapeau de sorcière que ça n’aurait pas suscité d’émoi particulier.

Etonnante sensation de se sentir libre, unique et appréciée, et à la fois presque invisible. Je trouvais ce système divin, au sens propre du terme, Dieu considérant les humains tant dans leur ensemble que leur individualité. Cet endroit était un hommage au seigneur, bien plus encore que dans une église.

Les ateliers et activités pouvaient se préparer à l’avance ou se créer spontanément, et ce qui était prévu pouvait se métamorphoser selon l’humeur. Tout enfant pouvait être, en un sens, le grand frère ou la grande sœur d’un plus petit, le petit frère ou la petite sœur d’un plus grand.

Et presque un peu le fils ou la fille de tout adulte. Bien des mamans et papas éduquaient, en partie, des enfants qui n’étaient pas les leurs. Estelle m’expliquait qu’il fallait y voir un héritage du matriarcat.
Des règles ? Je n’en avais vu marquées nulle part. En ces temps-ci, la France comptait nombre de ces lieux de vie.

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