Chloé est une fouilleuse, Chloé est une fouineuse… Dans la chambre de sa grande cousine Estelle, elle découvre des lectures peu avouables…
— Extrait de « En attendant d’être grande », la vie d’une femme libérée nous racontant son passé, de sa naissance à son âge adulte —
Je trouvai aussi quelques romans érotiques au langage très sophistiqué, auquel je ne saisis pas grand-chose. Tout ça me laissait un brin dépitée. Enfin, je débusquais un roman rose écrit dans un langage plus moderne. L’histoire : une provinciale un peu sainte nitouche, n’ayant connu presque aucun garçon, emménageant à Paris pour ses études de droit.
Et toute surprise et excitée par les innombrables beaux mâles croisés,
dont certains lui faisaient déjà du gringue. Marthe et Estelle sont revenues pile à la fin du premier chapitre. Le bruit du vieux van s’entendant de loin (c’est ce qui était pratique avec lui), j’eus le temps de ranger et de me carapater au salon, une BD en main.
Que faire… taire mon méfait ou le confesser ? Le soir même, je frappai à la porte de la cousine. Ce n’est pas tant que je culpabilisais ou voulais être honnête… surtout, j’avais envie qu’on en parle, et qu’elle me prête l’ouvrage.
« Si c’est pour les livres te bile pas » dit-elle d’emblée. « Tu peux les bouquiner tant que tu veux ». J’avais en fait tout remis un peu n’importe comment… signe que la découverte m’avait troublée. Signe aussi que je n’étais décidément pas bien futée !
L’aînée m’invita à m’asseoir et me fit partager son infusion tilleul.
Elle me rassura pour les capotes : non, aucun homme n’en avait une de quarante centimètres,
jamais aucun n’exploitait l’élasticité jusque-là. Rien que la moitié, très peu d’hommes y parvenaient.
Un cinquième de mètre, moi ça me semblait déjà énorme. La cousine me dit de ne pas m’en faire : en grandissant je développerai un intérieur pouvant largement contenir cela. N’empêche, somme toute pas étonnant que ça fasse du boucan lorsqu’on baise, recevoir un tel engin !
« Mon journal intime je te léguerai la clé à ma mort… faudra attendre un peu. Pour le reste, fais-moi plaisir, fouille un bon coup. Allez hop ! »
Vraiment, quelle cousine formidable ! Je découvris bien plus qu’à la première expédition…
Des mots doux de garçons (« Les très sexuels sont planqués dans un endroit introuvable. Désolée, je peux pas tout te montrer non plus »).
Une revue d’art, numéro hors-série nu masculin
(« Normal que ça t’excite pas, pour avoir envie d’un mec faut un contexte »).
Des tampons que j’étudiai longuement (« Les mecs profitent souvent de cette période pour te demander des trucs pas raisonnables »).
Et aussi des bijoux en toc, des souvenirs de vacances… mes dessins ! Que je lui offre depuis toute petite et qu’elle a tous gardés, même les plus moches (je n’ai jamais été très douée). Et enfin bien entendu, les livres érotiques. A mon grand étonnement, ma cousine les toisait d’un air assez détaché.
— Te fais pas d’idées, ces histoires me passionnent pas. Les plus vieux viennent de mamie.
— Non ?
— C’est tout ce qu’elle nous a laissé en héritage, alors tu parles si c’est précieux. De vraies pièces de collection, je peux pas les prêter. Par contre, tu peux les lire sur place tant que tu veux.
— C’est surtout le moderne qui m’intéresse.
— Celui-là tu peux le garder.
— Autre extrait… Séjour de vacances pour Chloé, avec tata Marthe et la copine Clarisse —
A côté des grosses plages bondées étaient situées de plus petites zones de sable, aussi minuscules que peu visitées. C’est finalement là que nous passâmes le reste du séjour. Les maillots furent gardés : des gens passaient sur les rochers, puis la plage n’était pas tout à fait déserte.
Pour tout le reste, on put redevenir des gamines et ne rien nous interdire. Catch dans le sable, éclaboussures, chat, marelle. Pour sa part, Estelle quitta son mode vadrouille et retrouva son mode minette. Qui dit station balnéaire dit fêtes, garçons, petits groupes, drague…
La cousine savait être une adolescente lambda quand elle le voulait. Petite robe à ceinture, chemisier, chapeau d’été… elle porte tout super bien. Sur sa peau, même un sac à patates aurait de la gueule.
Un rien l’habille, un rien la déshabille…
en un clin d’œil elle sait quoi mettre, et nous conseille souvent, nous qui ne savons bien distinguer encore l’élégant du ridicule.
Il arrive aussi à Marthe de « jouer à la poupée » avec nous. Chaque fois c’est pareil, elle nous attife comme des paysannes du siècle dernier en croyant que ça nous va. Comme si on avait besoin d’elle pour mal se saper !
Un matin qu’Estelle nous gardait et que Clarisse et moi nous étions jetées sur elle pour la chatouiller, j’aperçus une petite rose à épines dessinée sur sa plante de pied. La partie s’arrêta, et nous passâmes dix bonnes minutes à admirer l’œuvre minuscule sous tous les angles et à interroger notre cousine.
« C’est pas un dessin », répondit-elle, « c’est un tatouage ». Si, Estelle s’était faite cramer la peau, volontairement, en un endroit que personne ne pouvait voir ! « Maman n’est pas au courant », finit-elle par nous dire, « lui dites rien ». Car la maman, toute baba qu’elle était, savait être parfois sévère.
Devant notre insistance, Estelle nous confia que ce motif était son marqueur à garçons. Il servait à repérer les gentlemen et virer les grossiers. Cette rose classait la gent masculine en deux catégories : ceux qui la voyaient, ceux qui ne la voyaient pas.
Test redoutable, simple et radical ! Bien entendu,
le point commun des deux groupes était d’être passés sous la couette avec la belle
(ou sur le sable, un lavabo, un carrelage, un tapis, un capot de bagnole, que sais-je). Pour qu’elle puisse les classer, il devait y en avoir un certain nombre, pour sûr.
Pour Estelle, un garçon qui vous fait bien l’amour vous explore sous toutes les coutures. « Et sans forcément vous retourner dans tous les sens », avait-elle ajouté sans que l’on saisisse. Je me demandais ce qu’un amant pouvait bien aller faire en pareil endroit.
Pourtant, certains l’avaient bel et bien repérée cette fameuse rose.« Moi, je les honore des pieds à la tête, c’est la moindre des politesses de me rendre la pareille. Et je peux vous dire qu’une fille qui s’occupe du mec de partout partout, il y en a très peu ! »
Bien plus tard, je compris qu’Estelle entendait par là qu’elle pompait.
Effectivement, à l’époque les suceuses étaient cent fois plus rares qu’aujourd’hui.
De nos jours les choses se sont inversées, rare est plutôt celle qui ne suce pas. Etrange paradoxe lorsqu’on sait qu’on parle d’un temps de « libération sexuelle ».
En gros, ceux qui voyaient la rose avaient son numéro, ceux qui passaient à côté ne restaient qu’une aventure. Avec Clarisse on en a oublié les chatouilles, et presque oublié de jouer, les révélations d’Estelle suscitant toujours chez nous de longues heures de réflexion. Non pas que ces méditations aboutissaient à de retentissantes conclusions philosophiques. Plutôt que cela créait chez nous une forme de sidération.
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